Témoignage de la vie des jeunes à l’université de Mossoul

Témoignages de la vie de jeunes étudiants et étudiantes de l’université de Mossoul, déplacés à Kirkuk alors que Daesh prend la ville puis progressivement les villages essentiellement chrétiens de la plaine de Ninive
(témoignages recueillis par Bernard Geyler le 3 février 2019)

Trois jeunes pharmaciennes diplômées heureuses témoignent
Sarah Raad Bahoody, Raniah Alnasser, et Rana Assi sont originaires de Bagdad, de Basrah …. et de Telleskof. Elles sont amies depuis leurs études et vivent désormais toutes trois à Kirkuk où elles ont trouvé du travail.
Elles sont venues me rencontrer ensemble, à l’archevêché de Kirkuk.

Que faisiez-vous au moment de l’arrivée de Daesh ? ‘’Nous étions à l’université de Mossoul, on nous a appris que les routes étaient fermées. Nous avons réussi à rentrer dans notre village par un bus qui circulait encore. Nous avions très peur. Pendant deux mois nous avons attendu, mais l’université restait fermée. Alors nous avons dû fuir pour rejoindre Erbil auprès des familles déjà déplacées. Nous avons réalisé une démarche pour accéder à l’université d’Erbil, mais ils nous ont refusé. La cause était perdue, nous ne pratiquons pas le Kurde, la langue enseignée à l’université d’Erbil. Nous étions désespérées. Heureusement en janvier 2015, nous apprenons que le diocèse de Kirkuk accepte d’accueillir gratuitement des étudiants universitaires. C’est par taxi que nous rejoignons l’archevêché où Mgr Mirkis nous accueille et nous place dans une maison louée par le diocèse pour les filles. En tout 11 maisons permettront d’accueillir le flot progressif des camarades de Mossoul. C’est impressionnant. Nos familles sont restées à Erbil. Dans notre maison, nous côtoyons des Yézidis, et même des musulmanes. Certaines à visage découvert, d’autre étaient voilées. L’une d’entre elles avait soudain retiré son voile. Elle avait rompu avec son petit copain qui avait exigé qu’elle soit couverte. Nous on n’avait pas de temps à perdre avec des garçons, il fallait réussir nos études. Nous l’avions promis à nos parents et à notre évêque. ’’

Et aujourd’hui, qu’êtes-vous devenu, que faites-vous?, ‘’nous sommes heureuses, car depuis un an nous avons toutes trois réussi nos examens, nous sommes toutes les trois pharmaciennes, et en plus nous avons trouvé du travail à l’hôpital général public de Kirkuk.’’

Que pensez-vous de l’avenir, voulez-vous retourner plus tard à Mossoul ?‘’Nous ne pensons pas à cela ; trop de mauvais souvenirs, trop de peur. Les musulmans ont la même réaction que nous, Kirkuk pour nous c’est très bien ici. Erbil aussi, c’est bien, mais surtout pas Mossoul.’’

 

Le témoignage de Raakan Jenan Abid

’J’étais en période d’examens, en 2eme année de mes études à l’université de Mossoul pour devenir ingénieur mécanicien’’, me dit Raakan Jenan Abid ce matin à l’occasion de cette interview destinée à expliquer ce qu’il a vécu, à témoigner. ‘’C’est en sortant de la salle d’examen que nous avons été informés par des agents du gouvernorat que nous n’avions pas le droit de sortir de l’université. Nous n’avions alors aucune information sur ce qui se passait réellement. Un peu plus tard, avec mes amis, nous nous sommes rendu malgré tout dans le centre de la ville sur la rive gauche du Tigre, du même côté que l’université’’. En effet, Daesh venait de prendre la rive droite du fleuve, la vieille ville. L’armée avait abandonné ses positions et avait fui. ‘’Vers 10h30, du soir, nous apprenons que la rive droite avait été conquise complètement. Nous sommes en juin 2014’’.

Malgré cela, il veut encore y croire et reste avec sa famille dans sa maison pendant les cinq jours qui vont suivre.
Non, ce n’est plus possible, il faut partir. Avec sa famille, ils décident de se rendre à Karamlech (35 km a l’est de Mossoul), village chaldéen où ils trouvent refuge dans leur famille. Le sentiment d’une accalmie les fait opter de revenir à Mossoul. Ils y resteront un mois jusqu’au jour, en juillet 2014,  où Daesh leur impose un ultimatum. Ils ont alors trois jours pour quitter la ville. Sur la route, ils rencontrent un check-point. Daesh fouille les hommes comme les femmes, ils leurs prennent tout ce qu’ils avaient emportés avec eux, le peu de mobilier, leur voiture, et même leurs téléphones portables ont été réquisitionnés. Grace à un ami, ils ont pu fuir pour se rendre à Teleskof (à 35 km au nord de Mossoul) puis à Dehok (dans le Kurdistan Iraquien).

Apres deux semaines ils apprennent que Daesh va arriver prendre le village. Toutes les familles ont immédiatement quitté le village. Seuls les prêtres sont restés. Courant Aout, Daesh est arrivé à Telkef, un village situé à proximité de Teleskof. Sans voiture, aucune possibilité pour fuir à nouveau. Alors que faire ? La providence a voulu, me dit Raakan,  que la proche communauté des sœurs dominicaines disposait d’un bus. C’est ainsi que la famille de Raakan a rejoint Dehok où ils ont été hébergés dans la cathédrale Mar Eith Alaha. Ce séjour aura duré un an. C’est seulement alors qu’ils ont appris que l’université de Kirkuk pouvait accueillir leur fils. Toute la famille est venue s’installer à Kirkuk, où sa famille a pu disposer d’une maison mise à disposition par le diocèse. Très vite, lui et sa sœur ont été hébergés dans des maisons d’étudiants alors que les parents rejoignent Erbil et le quartier chrétien d’Ankawa où une maison financée par l’église est mise à leur disposition.
Comment avez-vous pu subvenir à vos besoins ? L’archevêché vous a hébergé, a payé la nourriture, internet, le courant électrique mais pour le reste ? ‘’Imad Matti, un journaliste, antiquaire, mais aussi bénévole très dévoué de l’archevêque Mgr Mirkis m’a trouvé un travail chez Caritas. J’étais employé à délivrer des bons, distribuer des vivres. Je pouvais disposer d’un salaire de 25 dollars US par semaine pour faire mon travail.

 Et l’ambiance dans les maisons, comment vous entendiez vous, comment étaient reparties les taches ménagères ? ‘’Nous avions élu deux responsables qui se relayaient, la présence simultanée de chrétiens, de musulmans et de Yézidis ne posait aucun problème. Nous avions une telle envie de travailler, de nous en sortir que toute notre énergie était consacrée au travail. Les études étaient notre seule bouée de sauvetage. Les Yézidis étaient très aimables, ils avaient beaucoup souffert, peut être encore plus que nous, avec Daesh ils risquaient leur vie. Il n’y avait pas d’alternative. Et puis, nous voulions tous que nos parents soient fiers de nous. Nous étions leur seule petite lumière dans une vie tourmentée. Alors les petits problèmes, ils étaient tout simplement effacés. 

Et l’enseignement a l’université ; ce n’était pas trop difficile, vous n’aviez pas de repaires, tout était diffèrent ? ‘’Comme je vous l’ai dit, nous étions tellement heureux d’être sorti des griffes de Daesh, de pouvoir reprendre nos études, que tout le reste devenait secondaire. Au début l’enseignement était assuré par les professeurs de l’université de Kirkuk. Nous avions trois jours de cours par semaine. La deuxième année, j’ai eu des cours pratiqués par les professeurs de Mossoul. Nous disposions de bâtiments distincts, et les cours étaient étalés sur 5 jours par semaine. 

Et aujourd’hui, vous en êtes où ?
‘’Je suis diplômé ingénieur mécanicien depuis un an. Je recherche du travail dans mon métier. J’ai postulé pour un poste au ministère du pétrole à Bagdad, mais je n’ai pas eu de réponse à ce jour.’’

Mais alors, vous êtes au chômage ?
‘’Non, en attendant j’ai eu la chance de trouver du travail comme comptable dans un magasin qui vend de l’alcool tenu par des non musulmans. J’espère trouver du travail dans mon métier, mais je crains que cela soit long car la conjoncture n’est pas bonne. Mais je suis tout de même satisfait, je suis vivant, et grâce à l’église j’ai pu devenir aujourd’hui ce que je suis. 

J’ai rencontré un jeune ingénieur certes très reconnaissant, mais présentant un visage grave, peu de sourires dans son visage, de la résignation devant une situation qui le dépasse. Le sentiment profond que ce n’est pas fini, que l’Irak n’est pas sorti du tunnel car la peur reste omniprésente. C’est un traumatisme profond qui nécessitera du temps pour être effacé de la mémoire de chacun. Daesh est certes éradiqué, mais les traces sont profondément ancrées.

Le terreau humain est de qualité, les trois jeunes filles sont heureuses, elles ont réussi malgré tout. Le jeune homme a eu un peu moins de chance pour le moment mais il est laborieux, il veut s’en sortir, il ne compte pas sur la société pour le nourrir, c’est une chance pour l’avenir du pays que de disposer de forces vives avec un bon potentiel et une envie positive d’y aller. L’objectif des années à venir sera très certainement de remettre les Irakiens debout, afin qu’ils reprennent confiance en eux même, mais aussi en leur pays.

Le pari de Mgr Mirkis il y a 4 ans est donc réussi, ce garçon en est un témoin vivant, il a vécu avec des copains musulmans et des Yézidis dans la même maison, cela il ne l’avait jamais fait, et il a été transformé et il est devenu mur. Je pense maintenant que l’ombre de la tristesse était plutôt une maturité et un sérieux que sa génération a la chance d’avoir acquis bien malgré elle. Ce n’est pas le cas dans notre vieille Europe où les habitants sont parfois plus enclins à réclamer un dû que de chercher à s’engager pour trouver une solution.

Kirkuk le 3 Février 2019